L’usage des formes

Exposition au Palais de Tokyo, Paris
Commissariat Gallien Déjean, 
scénographie Studio Robert Stadler
En partenariat avec la Fondation Bettencourt Schueller

L’Usage des formes explore les relations protéiformes que les créateurs, artistes et artisans, entretiennent avec leurs outils. Le parcours d’exposition fait dialoguer métiers d’art, design, arts plastiques et architecture, dans une circonscription riche et fine des valeurs de l’outil. Le premier mérite de cette exposition est donc de réussir à croiser les métiers, les époques et les sensibilités, refusant un découpage utilitaire.
Sans en faire un commentaire complet, j’aimerais seulement rebondir sur un aspect qui interroge à mon sens l’essence du design : l’empreinte. Paradoxalement, ce n’est pas à partir d’objets manufacturés que j’ai pensé cette notion, mais de trois œuvres de l’artiste Giuseppe Penone. Quel que soit le statut ou la vocation d’un artefact, son processus de mise en forme témoigne d’une empreinte qui peut être résiduelle à trois niveaux. Pour les qualifier, j’emprunte les registres lacaniens interdépendants du réel, de l’imaginaire et du symbolique (par ailleurs présents dans l’exposition d’une sculpture de nœud borroméen en verre par l’artiste Jean-Luc Moulène).

1. Empreinte symbolique

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Pour Lacan, ce niveau est atteint par l’accès au langage. Un signifiant s’intercale entre le sujet et son expérience du monde, dont le sens se communique à l’expérience.
Ici, ce signifiant c’est « le savoir-faire », l’esprit du travail à la main. En photographiant différentes surfaces (une pierre, un arbre, une plaque de verre…) sur lesquelles il a appliqué son corps, l’artiste tente de saisir le reste de ce moment. Un témoignage a t-il été communiqué à l’objet inanimé ? Est-il de l’ordre de l’émotionnel ?
En termes de design, cette valeur ajoutée du geste artisanal reste tangible sur les objets façonnés à la main, comme si l’on percevait chez eux une âme dont l’artisan les aurait dotés.

Giuseppe Penone, Svolgere la propria pelle, 1971

2. Empreinte imaginaire

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Elle concerne les effets de l’image – ou, de manière concrète, comment l’objet se trouve informé par une intervention extérieure, comme en miroir.
L’installation de Penone, main en bronze insérée dans le tronc d’un arbre, évoque ainsi le processus de transformation physique de la matière.
Le parallèle est donc direct avec le modèle de l’usine où des techniques de moulage, de formage ou d’extrusion donnent naissance à des formes, par la confrontation avec leurs contre-formes.

Giuseppe Penone, Mano e albero, continuerà a crescere tranne che in quel punto, 1973

3. Empreinte du réel

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C’est le niveau le plus complet mais aussi le plus insaisissable, car il correspond à une expérience globale du monde (contrairement à la réalité, simple fragment compréhensible du réel).
L’intervention de l’artiste vise ici à instaurer une interaction entre l’arbre et le coin métallique. Ce dernier, gradué, recueillera au fil du temps la sève de l’arbre, comme matérialisation d’un dialogue dynamique entre ces deux éléments.
Il s’agit de design génératif. La matrice de l’artefact n’est pas un autre objet fini, mais un principe. Le designer conçoit alors des protocoles plutôt que des formes.
Un exemple très contemporain de ces démarches réside dans le modèle de la fabrique numérique, où les outils de production sont programmés par des principes algorithmiques. Mais il existe des moyens bien plus low-tech de donner autonomie à l’objet.

Giuseppe Penone, Scrivve – legge – ricorda, 1972

J’ai choisi de ne pas illustrer cet article d’exemples issus d’un référentiel « design », pour que chaque lecteur imagine librement ses propres connexions. N’hésitez donc pas à partager vos réactions, associations d’idées et d’images pour poursuivre la réflexion ensemble.

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